Épisodes

  • Album de famille : le musée Albert Kahn
    Dec 27 2025
    Fernand Cuville, Jeune italienne, Vicence, 1918 (c) Archives de la planète Vus de Sirius, les êtres humains sont certainement analogues les uns aux autres. Mais pour nous qui en sommes, pour qui l’unité fondamentale est tellement évidente qu’on n’y prête plus attention et qui avons, de plus, appris à décrypter, avec une extraordinaire acuité, le moindre détail des traits permettant de distinguer un être humain d’un autre, c’est la diversité, la magnifique diversité qui l’emporte. Et pourtant, comment ne pas voir, derrière la variété des photographies et films des Archives de la planète, rassemblés entre 1908 et 1931 sous la direction d’Albert Kahn ; comment ne pas voir un grand album de famille reproduisant les mille facettes de notre humanité commune, un grand album où se dissout la distinction traditionnelle entre anthropologie et ethnologie ? Dans le rassemblement, la conjonction, la juxtaposition de ces dizaines de milliers d’images fixes et animées captées un peu partout dans le monde, on perçoit qu’il n’y a pas, d’un côté, l’unité de l’espèce, et, de l’autre, sa diversité. Le trait fondamental d’homo sapiens, de cet homo parmi les autres ayant progressivement pris la place des autres homo, c’est son incroyable plasticité, sa capacité à se modeler, à adopter des rites, des coutumes, des croyances, des vêtements, des façons indéfiniment différentes d’être au monde pour s’adapter à la diversité des lieux, des climats, des écosystèmes où il a choisi de s’établir, de s’enraciner puis de se perpétuer avant de partir, éventuellement, ailleurs puis ailleurs encore. Son unité, son identité la plus profonde, c’est justement sa faculté d’adaptation et la diversité par laquelle elle se traduit. Et pourtant, quand on regarde les visages, les visages souvent magnifiques de ces femmes et de ces hommes depuis longtemps rendus à la poussière, ces visages qui à la demande du photographe regardaient l’objectif et nous regardent donc, leurs yeux plongés au plus profond des nôtres, quelle proximité et quelle émotion ! De quelque pays qu’ils soient, quel que soit l’âge, le costume et la majesté, c’est toujours un frère ou une soeur, un proche qui nous tend son regard comme un miroir, et de ses yeux nous interroge. Ils sont si différents et cependant si identiques avec leur sourire, leur gêne, leur fierté, leur lassitude, leur joie ou leur indifférence. Quels que soient leurs atours, leurs décorations, leurs bijoux, le panache de leur pose ou de leurs habits, ils sont finalement si transparents, si nus, si faibles, si peu de chose, si déjà disparus. Et si touchants, cependant, d’être là et de se prêter, de se donner en spectacle. Je ne reviens pas, je ne reviens jamais de l’émotion qui me transporte à la vue de mes semblables, de ces êtres qui se savent si petits et si fragiles et qui pourtant, au même moment, se tiennent dignes, radieux et pleins d’espoir face à la vie. Je me demande s’il n’y a pas, là aussi, une définition de l’humanité. Le musée départemental Albert Kahn, récemment refait, est à Boulogne-Billancourt, près d’une boucle de la Seine, sur le site de la propriété d’Albert Kahn. Outre les collections de photographies et de films, on y trouve un jardin, d’une exceptionnelle beauté. L‘image d’illustration a été prise par Fernand Cuville en 1918. On y voit une jeune fille photographiée à Vicence, en Italie. Pas d’autre détail. L’original est un autochrome sur plaque de verre. Elle porte le numéro d’inventaire A 19 398. En illustration musicale, Bayaty, de George Gurdjieff, dans la très jolie version d’Anja Lechner et Vassilis Tsabropoulos, parce que Gurdjieff sut si bien, lui aussi, illustrer, au moins dans son œuvre musicale, l’unité dans la diversité. Cet article Album de famille : le musée Albert Kahn est apparu en premier sur Aldor (le blog).
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  • Horizons perdus (de James Hilton)
    Oct 29 2025
    Shangri-La (création hybride) La Cerdagne, cette haute vallée plongée dans l’éclat du soleil et dominée par la pyramide du Carlit ; la Cerdagne ressemble à Shangri-La, cette vallée bleue tibétaine massée au pied du Karakal, suspendue dans le temps et l’espace, décrite par James Hilton dans Horizons perdus. Je connaissais le film mystico-romantique qu’en a tiré Franck Capra ; je viens de lire le livre. Il raconte l’histoire de Robert Conway, consul de Grande-Bretagne en Afghanistan, qui, fuyant ce pays secoué par une révolution, se retrouve au Tibet, dans une sorte de principauté isolée et bienveillamment guidée, depuis des lustres, par un personnage énigmatique, le Grand lama. Dans cette vallée perchée, qui a établi peu de liens avec l’extérieur, une société originale s’est construite en quelques siècles, dans une semi-solitude, société calme et sage, tranquille, paisible, mais qui pratique ces vertus, comme toutes les autres, avec modération et tempérance. Comme la Castalie du Jeu des perles de verre, la Fondation de Fondation et les monastères du Moyen-Âge, Shangri-La a été conçu par ses initiateurs comme un havre, une arche, une retraite permettant à celles et ceux (surtout ceux, de fait) qui y séjournent, de vivre et travailler à l’abri des fracas du monde mais aussi de préserver des fureurs, ravages et destructions que la folie des hommes pourrait engendrer celles de leurs créations les plus remarquables. Il y a, dans cette sorte d’île perdue dans un océan de montagnes, dans cette terra incognita vierge encore des salissures de l’histoire, un souvenir de l’Eden, d’un monde encore heureux et plein de n’avoir pas chuté. Mais étrangement, dans le Shangri-La de James Hilton comme dans la Castalie de Hermann Hesse (et les monastères des moines copistes), cette perfection (prétendue perfection, finalement, donc) est fondée sur l’exclusion, a minima l’absence des femmes, créatures quelque peu dangereuses dont la présence, même discrète, suffit à tourmenter le coeur des hommes, à tournebouler leurs pauvres sens et à semer le doute dans leurs intentions (qui, si elles sont nobles, sont sans doute aussi un peu fragiles). Notre Robert Conway serait donc prêt à faire une croix sur une vie mondaine qu’il n’a d’ailleurs jamais vraiment appréciée si son esprit n’était troublé par les beaux yeux de Lo-Tsen, une jeune princesse mandchoue elle aussi échouée à Shangri-La (et dont il se rendra compte un peu plus tard, dépité, que ce n’est pas pour lui qu’elle en pince). Mais est-ce vraiment un mal ? J’ai l’impression que, dans l’esprit de James Hilton comme dans celui de Franck Capra (qui divise et redistribue le personnage de Lo-Tsen), ce détournement des volontés masculines par le charme féminin n’est pas une perte de temps ou une impasse regrettable mais un moment nécessaire dans le cheminement, dans la quête, celui qui permet à l’esprit de dépasser l’adoration des oeuvres de l’esprit, l’idolâtrie de l’intellect, pour embrasser, avec la chair et la vie, l’amour vrai et le spirituel. Sans ce détour là, qui manque au Grand lama, tout resterait un peu vain, vicié, peut-être impur. Derrière ma lecture, en accompagnement musical, Lost Horizon, titre éponyme de la musique composée en 1973 par le talentueux Burt Bacharach pour le remake, par Charles Jarrott du film de 1937. C’est une œuvre un peu baroque (une comédie musicale) mais probablement sous-estimée, et qui bénéficie de Liv Ullmann et de la superbe musique de Burt Bacharach. Horizons perdus, traduit de l’anglais par Hélène Godart, est publié aux éditions Les Belles Lettres. Cet article Horizons perdus (de James Hilton) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
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  • Hécube, pas Hécube (de Tiago Rodrigues)
    Jun 4 2025
    Séphora Pondi et Elsa Lepoivre
    (c) Christophe Raynaud de Lage,
    Comédie française

    Il y a Nadia, qui demande justice ; et Hécube, qui se venge.

    Il y a une reine déchue, ayant tout perdu et devenue esclave ; et une comédienne qui trouve à la fois la force de défendre son fils dans l’énergie de l’héroïne qu’elle incarne, et la justesse du jeu de son personnage dans le combat personnel qu’elle mène.

    Il y a la scène, qui est à la fois le bureau d’un procureur menant enquête et les rivages de la Mer Egée, en Chersonèse de Thrace.

    Il y a la scène, qui est le miroir à la fois parfait et imparfait que se tendent ces deux mondes, le miroir où ces deux mondes se réfléchissent, se jouent, prennent chair ou sens, se confondent, s’entremêlent ou se séparent.

    Il y a la scène, qui n’est pas simplement le miroir mais le lieu de la répétition, le lieu singulier de la répétition, d’une répétition qui jamais ne se répète : simul et singulis. La scène est le lieu passeur de mondes, sorte d’Aleph où se crée, se façonne, évolue, sous la parole sage et prophétique du choeur, ce qui n’est pas encore figé, où se crée ce qui sera plus tard avant que le plus tard, que le trop tard n’advienne.

    La scène, qui est le lieu de la répétition, est celui de l’échange, cet échange grâce auquel on a une chance d’échapper à l’autisme dont souffre le fils de Nadia mais peut-être plus encore Hécube, cette Hécube que la douleur a rendue folle au point non pas seulement de crever les yeux de Polymnestor, l’assassin de son fils, mais de la pousser à assassiner ses deux enfants.

    Il y a cette demande faite à Nadia de se justifier, comme on le demande toujours aux femmes, de se justifier des violences qui ont été commises contre elle ou contre son fils, comme si c’était d’elles, les femmes, que relevait forcément la responsabilité de tout mal.

    Il y a cette demande faite à Agamemnon d’absoudre, au nom de la justice, l’acte de vengeance d’Hécube ; et l’acceptation, probablement intéressée, de l’amant de Cassandre.

    Il y a le mensonge, l’hypocrisie, l’aveuglement de ces hommes de pouvoir qui, avant même qu’on ne leur crève les yeux, ne voient rien, ne veulent rien voir, et qui ne deviennent voyants qu’après avoir perdu la vue.

    Il y a la musique, d’Otis Redding, dont la voix chaude berce et enveloppe.

    Et puis il y a le théâtre, ce lieu sombre où tout se joue et se rejoue mais sans que rien ne soit jamais pareil, ce lieu plus vrai que le vrai.

    Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, à la Comédie française

    En illustration sonore, Sittin’ on the dock of the bay, d’Otis Redding

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  • Une révolution intérieure (de Gloria Steinem)
    May 23 2025
    Gloria Steinem et Dorothy Pitman-Hughes en 1971, (c) Dan Wynn, Esquire Magazine Les histoires que raconte Gloria Steinem dans Une révolution intérieure font penser à Modesta, la magnifique héroïne de L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza. Ce sont des récits de vie, y compris la sienne, des récits de moments de vie où soudain un être, homme ou femme, décide de se faire confiance, de garder la tête haute, de ne plus se laisser entraver par tout ce qu’on lui a dit, tout ce qu’on lui a fait, tout ce qu’il a appris qu’il était normal ou convenable de faire, de penser, de ressentir ; et choisit de passer outre, d’agir en conscience et en accord avec soi-même. Ce sont des récits de renaissance, de naissance peut-être, à tout le moins de libération. Elle se raconte, jeune journaliste devant interviewer une vedette de cinéma dans le bar d’un hôtel chic de New-York et se faisant refouler à l’entrée parce que les femmes seules dans ce bar, « ça ne se fait pas », puis la même, quelques mois plus tard, qui se heurte au même cerbère mais qui, parce qu’elle a décidé de ne plus endosser le personnage de la femme soumise, lui tient tête et parvient à entrer. Elle raconte toutes ces femmes qui, courageusement, ont un jour décidé de s’affranchir des limites qu’on leur avait fixées, prouvant que c’est le plus souvent nous-mêmes qui tissons les chaînes qui nous empêchent d’avancer. C’est un livre (qu’aurait bien aimé Olympe de Gouges) sur la longue soumission des combats féministes aux combats prétendument plus importants (les droits de l’homme, la révolution prolétarienne, la décolonisation, les droits civiques des noirs, etc.), sur cette demande perpétuellement faite aux femmes de mettre en sourdine leurs propres revendications pour ne pas affaiblir la grande cause, cette injonction continuelle à s’oublier. Mais c’est plus que cela. Je ne connaissais pas Gloria Steinem et je découvre une femme extraordinaire, ouverte, curieuse, sensible, chaleureuse, une femme qui ne cache ni ses erreurs ni ses faiblesses et qui trouve dans cet aveu la force de parler et d’aller de l’avant. Une révolution intérieure est sous-titré « renforcer l’estime de soi » et le livre tout entier est une illustration de ce combat, mettant notamment l’accent sur la nécessité de guérir les blessures les plus terribles, celles de l’enfance : « Toute forme de maltraitance commise par ceux-là mêmes qui sont censés nous protéger, envers lesquels nous n’avons d’autre choix que de nous rendre vulnérables, est la force la plus destructrice du moi. » L’enjeu de cette guérison n’est pas seulement le bien-être individuel ; l’enjeu de la révolution intérieure n’est pas seulement intérieur, il est social et politique : à moins d’être transmutés par l’introspection, la méditation ou la prière, les mauvais traitements reçus deviennent des mauvais traitements donnés. Et l’on remet ainsi une pièce nouvelle dans la machine infernale du mal. On retrouve au bout du compte, dans la pensée fraîche et subtile de Gloria Steinem, un peu de la Simone Weil pour qui, « faire le mal, c’est transférer aux autres la dégradation que nous portons en nous-mêmes », et un peu de l’Etty Hillesum pour laquelle, même au plus noir de la nuit, il n’est de plus urgent combat que d’extirper la haine de son propre être. En illustration sonore, derrière ma lecture, « Je n’ai besoin de personne en Harley-Davidson« , cet autre magnifique manifeste à la liberté et à la force féminines, composée par Serge Gainsbourg et chantée par Brigitte Bardot. A propos de l’image, iconique, on pourra lire dans le Huffpost l’article « Gloria Steinem & Dorothy Pitman-Hughes’ Restaging Of Iconic Portrait Shows That Activism Has No Age » Cet article Une révolution intérieure (de Gloria Steinem) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
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  • Printemps silencieux (de Rachel Carson)
    Mar 24 2025
    Image générée par Midjourney Il y a plus de soixante ans, en 1962, Rachel Carson décrivait, de façon précise, méthodique et documentée, la pollution, ou plutôt l’empoisonnement général et systémique de la biosphère par les produits chimiques de synthèse, notamment pesticides et herbicides. Elle montrait comment ces produits, biocides à large spectre, se concentraient chez les êtres vivants, notamment les insectes, se combinaient éventuellement avec d’autres produits, se dégradaient parfois pour donner naissance à d’autres molécules, atteignant rapidement ou avec le temps des concentrations létales finissant par contaminer toute la chaîne alimentaire, et empoisonnant tous les animaux, y compris les hommes. Elle indiquait, comme on le redécouvre aujourd’hui avec les micro-plastiques, les dioxines ou les PFAS qu’on retrouve désormais partout, que : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, tous les êtres humains sont maintenant en contact avec des produits toxiques, depuis leur conception jusqu’à leur mort. Au cours de leurs vingt ans d’existence, les pesticides synthétiques ont été si généreusement répandus dans le monde organique et inorganique qu’on en trouve quasiment partout. On en a décelé dans la plupart des grands ensembles fluviaux, et même dans d’invisibles rivières souterraines. On en trouve dans les sols où ils se sont déposés dix ou douze ans plus tôt. Ils sont entrés dans le corps des poissons, des oiseaux, des reptiles, des animaux domestiques et sauvages, à tel point que les laboratoires n’arrivent plus à trouver pour leurs études des bêtes exemptes de toxiques. On a trouvé ces poisons dans les poissons de lacs perdus parmi les montagnes, dans des vers de terre enfouis profondément, dans des œufs d’oiseaux, et dans l’homme lui-même. Ces produits chimiques existent maintenant dans le corps de la grande majorité des gens, quel que soit leur âge. Il y en a dans le lait maternel, et probablement dans les tissus des enfants à naître. « C’est ce livre qui, bien que villipendé par l’industrie chimique, conduisit à la quasi-interdiction, aux États-Unis puis dans la plupart des pays du monde, du DDT, puis à la signature, en 2001, de la Convention de Stockholm visant à interdire l’utilisation d’une quinzaine de polluants persistants. Le livre de Rachel Carson, à la fois solidement documenté et écrit avec poésie et humanisme, ne fut donc pas sans effet, il s’en faut de beaucoup. Et pourtant, soixante ans après, comme cinquante ans après le rapport Meadows, comment ne pas constater qu’il fut vain, en ceci que tout ce qu’il disait est à redire, que tout ce qu’il avait permis de commencer est à recommencer ? Il ne s’agit pas ici pour moi d’entonner un chant plaintif, de pleurer le silence des oiseaux et des printemps ; il s’agit de rappeler que savoir ne suffit pas, ne suffit jamais, et que, comme l’amour, les combats les plus importants doivent être chaque jour et indéfiniment repris car ils s’évanouissent, sinon, dans l’usure et l’oubli. L’image d’illustration (dont l’idée m’a été inspirée par la couverture du Printemps silencieux aux éditions Wildproject, à été générée par Midjourney à partir du prompt suivant : « Un tissu imprimé de style 18e siècle représentant, sur un fond bleu turquoise, des très nombreux oiseaux divers et colorés voletant parmi des fleurs, des papillons et des plantes diverses et colorées. ». En fond sonore, Bayati, de Georges Gurdjieff, et un enregistrement d’oiseaux repris de l’excellent site BBC Sound Effects. Cet article Printemps silencieux (de Rachel Carson) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
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  • L’adoration des mages (d’Augustin Frison-Roche)
    Feb 4 2025
    Augustin Frison-Roche,L’adoration des mages À droite, couvertes de lumière, la richesse, le pouvoir, la ville, la citadelle, qui s’élèvent comme une montagne, une Babel, une cité d’or foisonnante ; à gauche, un ciel immense, nébuleux, rempli d’étoiles sous la splendeur duquel tout en bas apparaît, tout petit, un nouveau-né. Dans la salle où il est présenté, au Collège des Bernardins, le pan de gauche a dû être séparé du reste du tableau : l’enfant, pour qui tous sont rassemblés, que tous viennent adorer, est absent ; ou plutôt, il est là, mais un peu plus loin, derrière une colonne, et on ne le voit pas immédiatement. Et c’est très bien ainsi : on ne distingue d’abord que l’ensemble principal : la puissance et la gloire, la profusion et la surabondance de vie et de richesse, qui sont comme tendues, unies, confondues dans un même mouvement, un même élan, une même pulsion qui les entraîne à quitter l’éclat pour le bleu sombre de la nuit, à dégringoler des sommets de la cité d’or pour fouler, tout en bas, l’humilité du sol. Et il y a là, dans ce seul mouvement que fige le tableau, dans cette simple transition, cet abandon des joyaux, des lustres et des palais pour le scintillement discret, la pâle lueur des étoiles piquées sur la voûte nocturne ; il y a là quelque chose d’aussi important, et peut-être de plus important, que cet enfant dormant à même la terre : la marque que quelque chose est advenu. L’adoration des mages est la pièce maîtresse de l’exposition Épiphanies que le Collège des Bernardins consacre à Augustin Frison-Roche. On trouve dans cette exposition d’autres magnifiques tableaux (les cathédrales végétales inspirées de Huysmans, la série des sept jours de la Création) mais ils dessinent un chemin vers l’Adoration, la plus épiphanique de ces épiphanies. Gaspard, Melchior et Balthazar avancent, leurs présents à la main, vers l’enfant couché sur le sol dont ils ont eu révélation ; mais dans la sacristie du Collège, où le tableau est exposé, une autre révélation, une autre épiphanie opère, qui laisse le visiteur médusé. Il y a des oeuvres si pleines, si vibrantes, si profondes (le Blue Notebooks, de Richter ; le Journal d’Etty Hillesum, et peut-être cette Adoration des mages) qu’elles ouvrent des portes nouvelles, révèlent ce qui était enfoui et donnent, pourraient donner envie de croire. La photographie rend très mal la beauté de l’œuvre, ainsi que sa taille : 350×460 cm. L’entrée de l’exposition (qui dure jusqu’au 26 février) est libre mais il peut être conseillé de réserver un créneau horaire sur le site du Collège. Christiane Rancé a publié chez Klincksieck le catalogue de l’exposition. On pourra lire dans Narthex, sous la plume de Jeanne Villeneuve, une analyse théologique de l’exposition . Cet article L’adoration des mages (d’Augustin Frison-Roche) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
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  • La sorcière (de Jules Michelet)
    Jan 19 2025
    Image générée par Midjourney 6.1 Commençant les Sorcières, de Mona Chollet, je pense à La sorcière, le livre presque éponyme de Jules Michelet, paru en 1862 et qui fit alors scandale. Un livre qui, écartant les faits ou plutôt s’en détachant, s’éloignait de l’analyse historique traditionnelle pour décrire une sorte de rêve éveillé, de transe, de récit hallucinatoire et inspiré mettant l’auteur, et à travers lui le lecteur, en contact direct avec le monde et les êtres décrits, et en tirer une réinterprétation fantasmatique, fantasmatique et fantastique du Moyen-Âge, ainsi qu’un hymne à la femme, grande passeuse et grande libératrice. Pan, le grand Pan est mort. Thamous en a reçu l’annonce tandis qu’il naviguait au large de Paxos. Pan est mort tandis que le christianisme naissait, et avec cette mort meurt le paganisme, cette relation directe, immédiate, confiante à la nature et à la vie. Pan meurt et la panique naît. Car l’Antiquité, elle aussi, se dissout, et avec elle l’éclat et le ciment de la romanité. Partout en Europe, les villes se resserrent, détruisent leurs monuments pour construire des remparts au sein desquels elles se replient, se réfugient, se referment, dans la terreur des invasions : une grande ombre étend son aile sur le continent. C’est dans cette période de mort, de noirceur et d’étouffement, dans cette époque qui sera bientôt écrasée sous le joug féodal et battue sans relâche par les fourches d’un christianisme combattant tout ce qui lui résiste, que la sorcière apparaît, incarnant la résistance et le refuge. Résistance de la nature et des cultes antiques, refuge des savoirs anciens, pérennité de l’amour et de la sexualité face à l’ordre nouveau des clercs et des inquisiteurs, l’ordre nouveau de cette Église qui fonde son autorité sur la peur du péché, la crainte de l’Enfer, le culte morbide de la virginité. La sorcière, qui est femme, belle et désirable, est, face à Marie, vierge et mère, virginale et maternelle, douce et obéissante, la réincarnation d’Ève, de l’Ève pécheresse et première mortelle, l’Ève curieuse et pandorique, de cette Ève du geste de laquelle tout naquit. Elle est la connaissance et la tentation, le désir et la joie, le rire et le corps sans entraves, ce corps que symbolise, plus encore que le sein, la chevelure, chevelure qu’on dit folle mais qui n’est que libre et déliée, à l’image de celle qui la porte. La sorcière est la liberté toujours mouvante, la passeuse liquide et serpentine, mélusine, qui se faufile entre les interstices, le pont de lianes faisant le lien entre l’humain et le reste de la nature, l’esprit souple qui, acceptant l’incarnation et l’Ici bas, se débat dans le carcan d’un monde que l’Église rejette et satanise pour mieux glorifier l’Au-delà. Elle est la vie, l’espérance et la joie affrontant une religion qui, sous couvert de salut, de pardon et de vie éternelle, est devenue repentance perpétuelle, apologie de la souffrance et de la mort. Il est dommage, dommage, injuste et invisibilisant qu’en écrivant ses Sorcières, qui lui doivent tant, Mona Chollet n’ait pas évoqué le livre de Jules Michelet, ce long poème à la féminité. On peut trouver La sorcière en livre imprimé chez divers éditeurs. On peut également la trouver en format PDF sur l’excellent site de l’Université du Québec à Chicoutimi, et en format EPUB dans la Bibliothèque numérique TV5 Monde. PS : Quelques articles et blogs sur ce livre : L’article fondateur d’Alain Besançon dans Les Annales,en 1971, lisible sur le site de Persée.Michelet pardonne au diable, pas aux hommes, d’Hervé Jeanney, sur Publie.netLa Sorcière de Michelet, et les autres, dans Labyrinthes…Les trois émissions que Roland Barthes a consacré à ce livre en 1954 (avec de superbes lectures d’Alain Cuny !) et qui ont été récemment rediffusées par France Culture.La Sorcière, de Jules Michelet sur Welcome to Nebalia. L’image a été générée par Midjourney 6.1 (qui, comme je l’ai écrit ailleurs, sait parfaitement illustrer nos fantasmes), et à qui j’ai demandé l’image d’une jeune et belle sorcière une nuit de sabbat. Sous ma lecture, en sus de l’habituel Bayati, de Georges Gurdjieff, l’enregistrement d’un orage pluvieux (qui me semblait bien coller à l’imaginaire de la sorcellerie) pris sur le site de la BBC qui met désormais à disposition des milliers de captures sonores. Qu’elle soit remerciée. Cet article La sorcière (de Jules Michelet) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
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  • Cabane (d’Abel Quentin)
    Jan 11 2025
    Une jolie spirale (mais qui n’est pas celle de Fibonacci) Que fait-on, quand on sait mais qu’on ne peut pas ? Quand on sait, qu’on a parlé mais parlé dans le désert ; qu’on a dit mais que nul n’a voulu nous entendre ; que le laps de temps dont on disposait pour éviter la catastrophe est révolu et qu’il est désormais trop tard ? Cassandre sait cela. Dans la Troie fumante quelle avait prophétisée, elle est violée par Ajax, capturée par Agamemnon qui en fait sa concubine, emmenée à Mycènes où elle finit sa vie égorgée par Clytemnestre. Cabane, d’Abel Quentin, est l’histoire des auteurs du rapport Meadows, rebaptisé Rapport 21, qui, fondé sur une modélisation assez poussée du système-monde, décrivit, dès 1972, les conséquences délétères, sur l’environnement et les ressources, d’une croissance continue, mettant en garde contre l’effondrement très probable de ce système, quelque part au cours du XXIème siècle, si aucune correction forte ne lui était rapidement apportée. Dix ans après, vingt ans après, trente ans après, rien ne change : la spirale de Fibonacci continue sa course folle, reliant les sommets de carrés dont les côtés croissent de façon exponentielle ; le pillage et la pollution explosent ; plus rien n’échappe à la destruction prédatrice : gratter, pomper, sucer jusqu’à la moelle, aspirer, assouvir : demain est un autre jour et après nous le déluge. Cassandre, certainement, a plongé dans le désespoir ; il en va de même des héros de Cabane : le désespoir, l’amertume, et venant s’ajouter à cela, une certaine honte de n’avoir pas su convaincre, d’avoir prêché devant des foules qui écoutèrent sans entendre. Car le rapport Meadows ne fut pas confidentiel ; ce fut, au début des années 1970, un grand succès, un grand événement ; c’est seulement que nul n’en tint compte. L’un tombe dans le déni et rejoint une compagnie pétrolière, d’autres vont faire de l’élevage ; et le quatrième, mathématicien proche de Grothendieck et du groupe Bourbaki, erre longtemps de cabanes en cabanes avant de se lancer dans l’accomplissement des actes nécessaires à la tâche, la terrible tâche qu’il s’est finalement donnée : arrêter la suite de Fibonacci. La dynamique des systèmes croissant de façon exponentielle est redoutable : on peut, sans trop de difficulté, détourner de sa trajectoire un moustique ou une mouche ; avec un faucon ou un aigle, c’est déjà plus difficile ; plus dur encore avec un hippopotame ou un rhinocéros. Mais on a beau voir le bord du monde, cette muraille où tout s’effondre parce que tout a été sapé, comment changer la route du supertanker de 500 000 tonnes sur lequel nous sommes désormais embarqués ? Certains pensent y arriver en utilisant des moteurs encore plus gros, encore plus puissants, qui permettront de tourner plus vite ; mais c’est une course folle car ces moteurs, plus gros et plus gourmands, dévastent plus encore le globe et accroissent plus encore le poids et l’inertie du bateau-monde, rendant plus difficile encore le virage. Et puis on peut chercher à faire autrement : essayer de réduire, drastiquement, le poids du navire, faire en sorte que quelques-uns au moins aient une chance d’échapper au naufrage. C’est ce que fait le quatrième. On pourra également : écouter l’entretien de l’auteur avec Léa Salamé (France Inter, 28 août 2024) ;Lire, dans Le Monde, la critique d’Emmanuel Carrère ;Voir et écouter son long entretien à la Maison de la poésie. L’image d’illustration a été générée par Midjourney à qui j’avais demandé de créer la pseudo-photo d’une spirale de Fibonacci dessinée en craies de couleur sur un tableau noir. Il a bien respecté la consigne esthétique et le sens général mais pas le sens précis. Derrière ma lecture, un enregistrement d’une rue de Soho, à Londres, capté en décembre 2024, et Koyaanisqatsi, de Philippe Glass, bande-titre du film de Godfrey Reggio dont j’ai déjà parlé, et qui est probablement, dix ans après, la meilleure illustration cinématographique du Rapport Meadows. Cet article Cabane (d’Abel Quentin) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
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