L’amour, un truc de filles ? Décryptage dans le podcast "Les Couilles sur la table"

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04.01.19

Dans cet épisode passionnant du podcast Les Couilles sur la table de Binge Audio, un sociologue explique comment (et pourquoi) les garçons apprennent dès le plus jeune âge à refouler leurs sentiments.

L’amour, un sentiment naturel ? Peut-être, mais son expression, elle, l’est beaucoup moins. Dans L’amour c’est pas pour les garçons, un épisode des Couilles sur la table (Binge Audio), émission centrée sur les masculinités, la journaliste Victoire Tuaillon interroge le sociologue Kevin Diter sur “l’enfance des sentiments”.

Pourquoi les garçons expriment-ils moins leurs sentiments que les filles ? Pour y répondre, le chercheur a réalisé une enquête ethnographique dans deux établissements parisiens, une école primaire et un centre de loisirs. Il y a étudié les comportements des élèves dans la cour comme en classe, et même pendant les sorties scolaires. Non seulement il les a observés, mais il a également beaucoup interragi avec eux : “Les petites filles venaient me voir pour me faire corriger leurs lettres d’amour, me demander des conseils sur l’amitié…”, précise-t-il.

Malgré l’apparence anarchique d’une cour de récré, Kevin Diter souligne qu’il s’agit d’un espace en fait très organisé : “Quand on regarde l’espace de la cour de récréation, on voit qu’il est divisé à la fois par âge et par sexe… Plus on avance en âge, plus on est dans le centre de la cour. Les petits, et notamment les petites filles, sont souvent à la périphérie.” Les jeux sont eux aussi différents : si les garçons jouent plutôt au foot, les filles, elles, reprennent les chansons de la série télévisée Violetta. Une fiction qui parle… d’amour, bien sûr !

Le sentiment amoureux moins exprimé par les garçons que par les filles

Il n’y a pas que dans l’utilisation de l’espace que les garçons et les filles expriment leur différence. Le sentiment amoureux est, lui aussi, l’objet d’une distinction de genre : filles et garçons n’apprennent pas à exprimer leurs émotions de la même façon. Les garçons considèrent, le plus souvent, que cette question ne les touche pas directement et concerne davantage les filles ou “les bébés”.

Dans le cas contraire, ils risqueraient de remettre en question leur identité de garçon, c’est-à-dire leur réputation, aux yeux de leurs camarades. Et ce, que les camarades en question soient de sexe masculin ou féminin !

Mais plus on avance dans l’échelle sociale, plus ces différences s’atténuent, c’est-à-dire que les garçons ont moins tendance à considérer l’expression de l’amour comme réservée aux filles. Globalement, le sentiment amoureux est le même quels que soient le sexe ou la classe : la différence réside dans “le fait de de se sentir autorisé à parler de ce sentiment et légitime à la montrer” chez les enfants des classes sociales supérieures, précise le sociologue, “tout simplement parce que les adultes qui les entourent sont bien plus intéressés par ce sentiment-là.

Une différence qui contribue à perpétuer la domination masculine

Quelles sont les conséquences de cet apprentissage social différent d’un sexe à l’autre et d’une classe sociale à l’autre ? Si l’on se base sur les recherches sociologiques menées sur des personnes plus âgées, on s’aperçoit les femmes s’investissent plus que les hommes dans leurs relations amoureuses, affirme Kevin Diter. Si cette différence apparaît naturelle, elle est en réalité le résultat de croyances largement répandues et assimilées dans nos sociétés.

Cette différenciation dans le sentiment amoureux et dans son expression est loin d’être anodine : elle contribue à perpétuer la domination masculine. Les femmes s’avèrent, en effet, plus dépendantes émotionnellement que leurs partenaires masculins. En notant cela, le chercheur s’oppose à la thèse de Pierre Bourdieu, selon qui l’amour traverse les barrières sociales.

Ce podcast est passionnant parce qu’il déconstruit le mythe selon lequel les garçons seraient naturellement moins enclins que les filles à exprimer leurs sentiments. Il s’agit d’avantage d’une construction culturelle que d’une tendance liée à la biologie… Mais ses conséquences, elles, sont bien réelles.

L'amour c'est pas pour les garçons: Les couilles sur la table 2

De :
Victoire Tuaillon
Lu par :
Kevin Diter
Durée :
0:34
Série:
Les couilles sur la table

Plongée dans le monde impitoyable des cours de récré. Comment les petits garçons apprennent-ils ce qui est (ou non) de bon goût en matière d'amour ? Pourquoi disent-ils tous, systématiquement, que "l'amour c'est nul" ou encore que "l'amour c'est pour les filles" ? Pour son deuxième épisode, Victoire Tuaillon reçoit Kevin Diter, qui rédige une thèse sur L'enfance des sentiments : la construction et l'intériorisation des normes et représentations genrées et androcentrées de l'amour chez les enfants de 6 à 12 ans. Kevin Diter est doctorant en sociologie au Cesp-Inserm (U1018, équipe "Genre, Santé et Sexualité").

Les couilles sur la table est un podcast de Victoire Tuaillon, produit par Binge Audio.
Production : Joël Ronez.
Rédaction en chef : David Carzon.
Chargée d’édition et production : Camille Regache.
Direction générale : Gabrielle Boeri-Charles.
Direction artistique : Julien Cernobori.
Générique : Théo Boulenger.


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